Parler ou se taire : Florence Porcel se confie
À l'occasion de la parution de Parler ou se taire, Ce qu'il en coûte de s'attaquer à des hommes puissants, Florence Porcel revient sur les raisons qui l'ont poussée à écrire cet ouvrage et sur les deux années d'enquête qui l'ont menée à recueillir les témoignages de treize femmes et un homme ayant dénoncé des personnalités publiques.
Autrice, animatrice, scénariste et comédienne, Florence Porcel travaille depuis plusieurs années sur des thématiques sociétales et féministes. Dans ce livre, elle s'intéresse à la prise de parole des victimes de violences sexistes et sexuelles et aux préjugés auxquels elles se heurtent lorsqu'elles décident de saisir la justice.
Dans cet entretien, elle revient sur son enquête, les témoignages qui l'ont marquée et les réflexions qui ont nourri Parler ou se tarie, un ouvrage consacré aux prix que certaines personnes paient lorsqu'elles choisissent de parler.
Entretien avec Florence Porcel
Qu'est-ce qui vous a le plus surprise dans les témoignages recueillis ?
"Ce qui m'a le plus surpris dans les témoignages recueillis, c'est l'impact sur la santé mentale quand on porte plainte contre une personnalité publique. Je me suis rendu compte, en tout cas dans mon panel de témoins, qu'il y avait beaucoup de tentatives de suicide par exemple ou d'idées suicidaires ou d'idées noires après avoir parlé plus qu'après les violences subies. Ça s'explique dans des affaires Me Too médiatisées parce qu'il a une violence de la médiatisation qui est telle que ça rajoute de la victimisation à la victimisation. J'appelle ça la victimisation tertiaire. La victimisation secondaire, c'est la violence de la justice. Et la victimisation tertiaire, c'est la violence des médias. Ce qui est vraiment le plus tenace, c'est que les victimes font ça pour la gloire et l'argent. On ne tire aucune gloire à "être connu", pour avoir été victime de violences sexuelles. Et par ailleurs, personne ne gagne d'argent et tout le monde en perd considérablement."
Qu'avez-vous découvert sur "l'après-plainte" que le grand public ignore ?
Ce que j'ai découvert sur la pré-plainte, c'est que malheureusement, c'est encore beaucoup trop un sacrifice dans tous les aspects de nos vies. Professionnel, réputationnel, social, économique. On perd des amis, on divorce, on perd en santé physique, on perd en santé mentale. C'est vraiment un sacrifice à tous les points de vue.
Y'a-t-il un témoignage qui vous a particulièrement marquée ?
Il y a deux témoignages qui m'ont particulièrement marquée, mais pour la même raison ! C'est à quel point la presse française est passée à côté de ces affaires, notamment l'affaire Bayou et à l'affaire Berry. Dans l'affaire Bayou, Anaïs Leleux qui est la personne qui a porté plainte contre Julien Bayou, n'a pas été invitée du tout sur un plateau télé ou dans un studio de radio alors que Julien Bayou a eu son rond de serviette absolument partout. Et dans l'affaire Berry, Coline Berry qui a porté plainte contre son père et contre son ex-belle-mère, tout ses procès en diffamation qu'elle a perdus, ont été très suivis, très couverts, très relayés, mais le procès en diffamation qu'elle a gagné et gagné définitivement, ça a moins été relayé, voire pas du tout, et ça je trouve que c'est vraiment scandaleux.
Que souhaiteriez-vous que les lecteurs retiennent après avoir refermé ce livre ?
J'aimerais bien que les lecteurs et les lectrices retiennent que dans ces affaires Me Too, le grand public vit vraiment dans un monde qui n'existe pas. On projette encore trop sur nous le fait qu'on fait ça pour la gloire, pour l'argent, pour se venger, pour détruire des vies, des carrières et que le tribunal médiatique et la cancel culture tabassent les mises en cause alors que non, c'est absolument faux ! Le tribunal médiatique existe, la cancel culture existe, mais elles ne condamnent que les victimes. Et c'est ça que j'aimerais qu'on retienne.
À quel moment avez-vous compris que ce livre devait exister ?
J'ai compris que ce livre devait exister quand je me suis rendu compte du fossé incroyable qu'il y avait entre ce que pense le grand public des victimes de personnalités publiques et ce qu'elles vivent réellement. C'est-à-dire que les gens pensent qu'on fait ça pour la gloire et l'argent, alors que nous, ce qui se passe, c'est qu'on s'est sacrifiées et que ça brise nos carrières, et pas celles des mises en cause.
Quelle idée reçue sur les victimes vous semble la plus tenace ?
Ce livre, je l'ai écrit pour déconstruire tous les stéréotypes et toutes les idées reçues qu'il y a autour des affaires Me Too. Les questions qui sont posées systématiquement à chaque affaire qui sort : "Pourquoi elle n'a pas porté plainte plus tôt ?", "Elle avait besoin d'argent !", "Elle fait ça pour le buzz !". Je démontre que tout ceci n'a aucune réalité, que ça n'existe pas, et que ce sont au mieux des idées reçues, au pire des paniques morales, et ça j'aimerais vraiment que tout le monde le comprenne.
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